La Ligne pure
I
Le docteur Reber traçait sur les corps des lignes que lui seul voyait.
Il opérait à Lausanne, dans une clinique blanche perchée sur les hauts de la ville, d’où l’on apercevait le lac entre deux immeubles, une mince barre d’argent qu’il ne regardait jamais. À cinquante ans, il était le meilleur, et il le savait avec cette tranquillité froide des gens dont la supériorité n’a plus besoin d’être proclamée. On venait de Genève, de Zurich, de Milan, se faire reprendre par lui une silhouette que d’autres avaient ratée. Sa spécialité était la liposuccion, et il en avait fait, disait-il à ses rares confidents, non pas une chirurgie mais une sculpture. Les autres aspiraient de la graisse ; lui, prétendait-il, révélait une forme déjà présente sous la chair, comme le statuaire dégage la figure prisonnière du marbre.
Cette image lui plaisait. Il la cultivait. Elle le hissait au-dessus de ses confrères, qu’il tenait pour des plombiers.
Il vivait seul. Il avait été marié ; sa femme était partie depuis longtemps, lasse, avait-elle dit, de n’être pour lui qu’un volume à corriger. Il n’avait pas compris le reproche. Il l’avait trouvée, jusqu’au bout, perfectible, et il le lui avait dit, croyant lui faire honneur.
II
Elle s’appelait Madame Linder. Elle prit rendez-vous un matin de novembre.
Elle entra dans son cabinet, ôta son manteau, et il sut, au premier regard, qu’il n’aurait rien à faire. C’était une femme d’une quarantaine d’années, mince, harmonieuse, d’une beauté nette et sans excès. Il avait l’habitude de ces patientes-là : des femmes que rien ne justifiait, qui venaient traquer un gramme imaginaire, et qu’il renvoyait d’ordinaire chez elles avec une fermeté qui passait pour de la probité et faisait, en réalité, partie de son prestige. On respecte le chirurgien qui refuse.
« Je ne vois pas ce que je pourrais améliorer, madame, dit-il après l’avoir examinée, presque agacé qu’elle lui fît perdre son temps. Vous êtes très bien.
— Je ne viens pas pour moi, dit-elle. Je viens pour comprendre ce que vous avez fait à ma sœur. »
Il y eut un silence. Reber, qui ne se troublait jamais, sentit quelque chose se déplacer en lui, très loin, comme une plaque sous la terre.
« Votre sœur ?
— Carole Vauthier. Vous l’avez opérée il y a trois ans. »
III
Il ne se souvenait pas du nom. Il opérait tant de monde. Mais elle avait apporté un dossier — son propre dossier, celui de la sœur, obtenu il ne savait comment —, et tandis qu’elle l’ouvrait sur le bureau, les images revinrent.
Une jeune femme, jolie, qui était venue pour les hanches. Une intervention banale, qu’il avait menée comme les autres, avec cette perfection technique qui ne lui coûtait plus aucun effort. Il revoyait le corps, maintenant ; il ne revoyait pas le visage. C’était sa manière : il opérait des régions, des zones, des volumes ; les visages, il les oubliait, parce qu’ils l’encombraient.
« L’intervention s’est très bien passée, dit-il en parcourant les notes. Aucune complication. Résultat conforme. Je ne comprends pas votre démarche, madame.
— Elle s’est tuée six mois après. »
Il leva les yeux.
« Cela n’a aucun rapport, dit-il, et il le pensait sincèrement. Une opération réussie n’a jamais…
— Je sais qu’il n’y a pas de rapport médical, coupa-t-elle, très calme. Je ne suis pas venue vous accuser de l’avoir tuée. Je suis venue vous demander ce que vous lui avez dit. »
IV
Il ne se rappelait pas le lui avoir dit quoi que ce fût. Mais Madame Linder, elle, se rappelait. Sa sœur le lui avait répété, mot pour mot, en riant d’abord, puis de moins en moins.
Au moment de la dernière consultation, satisfait de son travail, Reber avait reculé d’un pas pour juger l’ensemble, et il avait laissé tomber, de cette voix neutre du professionnel qui pense tout haut :
« Voilà. C’est presque ça. Il resterait bien deux ou trois choses, mais on n’atteint jamais la ligne pure. Le corps résiste toujours un peu. »
Rien de plus. Pour lui, c’était un constat technique, presque un compliment au métier. Pour la jeune femme, ç’avait été une condamnation. Presque. On n’atteint jamais. Le corps résiste. Elle était repartie avec, plantée dans la tête, l’idée qu’il existait une perfection — une ligne pure — dont elle serait toujours, par nature, en deçà. Elle avait recommencé ailleurs. D’autres chirurgiens, d’autres reprises. Toujours ce presque. La ligne reculait à mesure qu’elle s’en approchait, comme un horizon.
« Vous lui avez donné l’idée qu’elle était corrigeable, dit Madame Linder. Indéfiniment. Que sa limite, c’était son corps, et qu’il fallait le vaincre. Vous ne l’avez pas opérée. Vous l’avez convertie. »
V
Reber voulut protester. Les mots étaient prêts : il n’était responsable ni des fragilités d’autrui, ni de ce qu’on faisait de phrases dites sans malice ; il n’avait fait que son métier, et fort bien ; la sœur de cette femme était une malade, une obsédée, et il n’allait pas porter le poids de chaque névrose qui passait sur sa table.
Tout cela était vrai. Tout cela était imparable. Et pourtant les mots ne sortirent pas, parce qu’en cet instant, pour la première fois de sa carrière, il venait de comprendre quelque chose sur lui-même, et cette compréhension lui ôtait la voix.
Il avait toujours cru qu’il révélait une forme cachée. Une vérité du corps. La belle image du sculpteur dégageant la statue du marbre. Mais ce n’était pas vrai. Il n’y avait pas de statue dans le marbre. Il n’y avait pas de ligne pure tapie sous la chair, attendant d’être délivrée. La ligne pure, c’était lui qui l’inventait, qui la projetait sur des corps qui n’en demandaient pas tant, et qui, du même geste, leur enseignait l’insuffisance où ils étaient de l’atteindre. Il ne révélait pas une perfection : il l’inventait pour mieux la refuser. Et certaines de ces femmes le croyaient. Et l’une d’elles en était morte.
VI
« Pourquoi êtes-vous venue ? » demanda-t-il enfin, et sa voix n’était plus tout à fait la même.
Madame Linder referma le dossier.
« Parce que vous opérez encore. Parce que demain, après-demain, il y aura sur cette table une autre femme à qui vous direz presque, il resterait deux ou trois choses, le corps résiste toujours. Et vous le direz du même ton tranquille, sans savoir ce que vous semez. Je voulais que vous le sachiez. C’est tout. Je ne porterai pas plainte ; il n’y a rien à plaider. Je voulais juste mettre un visage sur votre habitude. »
Elle se leva, reprit son manteau.
« Ma sœur était belle, monsieur. Elle était belle avant vous, elle était belle après vous, elle a toujours été belle. Le seul endroit où elle ne l’était pas, c’est dans la phrase que vous lui avez laissée. »
Et elle sortit, sans hâte, le laissant seul dans le cabinet blanc.
La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l’esprit. François de La Rochefoucauld
VII
Il ne reprit pas le travail tout de suite.
Il resta assis longtemps, devant le dossier fermé, dans cette lumière froide qu’il avait choisie autrefois parce qu’elle ne flattait rien et ne mentait sur aucun défaut. Il pensa à toutes les femmes qu’il avait jugées d’un regard, à tous les presque qu’il avait distribués sans y penser, croyant exercer son art, et qui peut-être, dans tel ou tel cerveau, avaient pris racine et donné cette plante amère. Il s’était cru bienfaiteur. Il avait passé sa vie à enseigner aux gens, du haut de son scalpel, qu’ils n’étaient pas tout à fait assez.
Il se leva, alla jusqu’à la baie. Pour une fois, il regarda le lac, cette mince barre d’argent entre les immeubles, ce lac qu’il n’avait jamais trouvé le temps de regarder. Il était irrégulier, le lac. Les rives n’étaient pas droites. Aucune ligne pure nulle part. Et c’était, lui sembla-t-il soudain, exactement pour cela qu’il était beau, et qu’on ne se lassait pas de le regarder, et que personne, jamais, n’avait eu l’idée de vouloir le corriger.
Le lendemain, il avait une patiente à neuf heures. Une jeune femme qui venait pour les hanches.
Il se demanda, ce soir-là, en éteignant les lumières du cabinet une à une, ce qu’il allait bien pouvoir lui dire.

